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L'art de la farce

Quelques réflexions sur la narration et son enseignement, par Kurt Vonnegut. 


En plus d'être l'un des plus grands romanciers américains du vingtième siècle, Kurt Vonnegut a enseigné le creative writing pour l'Université de l'Iowa. Pour bien commencer la rentrée, nous avons traduit les quelques extraits d'interviews suivants.

Pensez-vous que l’art de la narration puisse vraiment s'enseigner ?

Oui, de la même façon que le golf : un professionnel peut t’indiquer les défauts les plus flagrants de ton swing. Certains de mes élèves ont fini par publier de merveilleux livres. Gail Godwin, John Irving, Jonathan Penner, Bruce Dobler, John Casey et Jane Casey. Maintenant je ne veux plus enseigner, mais je connais bien la théorie.

Pouvez-vous formuler cette théorie en quelques mots ?

Paul Engle, le fondateur du Writers Workshop de l’Iowa, l’a déjà fait. Un jour il m’a expliqué que, si jamais son atelier obtenait un bâtiment, la devise suivante serait gravée sur la porte : « Ne prenez pas tout ça trop au sérieux ».

En quoi cela aiderait-il les apprentis écrivains ?

Ça leur rappellerait qu’ils sont ici pour apprendre l’art de la farce.

De la farce ?

Jamais seul

A propos de l'écriture d'un roman, deux choses apprises ces dernières années:


1. Un livre ne s'écrit jamais seul. 
Ça semble évident, pourtant si j'en crois mes oreilles, ça ne l'est pas. Non, un livre ne s'écrira pas tout seul. Oui, la rédaction d'un roman représente une somme de travail gargantuesque, et trois fois oui, l'assiduité, la régularité et les heures de travail finiront par payer. Pas en billets, mais en compréhension plus aiguë de l'artisanat. Trop de gens passent leur temps à "penser à écrire", c'est à dire à rêvasser, alors que la seule façon d'écrire, c'est d'écrire. Être prêt à tout moment à prendre des notes, écrire des scènes-test, poser des hypothèses sur papier, les classer, les relire, les compléter, réécrire des scènes qui se transforment en chapitres. Tous les jours, 40, 50 ou 60 heures par semaine si possible. Régularité, assiduité, et surtout, écrire même les jours où l'on n'y croit pas. Surtout ceux-là, en fait.

2. On n'écrit jamais un livre seul. 
Moins évident, pourtant voilà une conviction acquise ces dernières années: tout livre est collectif. Oubliez le mythe du créateur solitaire dans sa tour d'ivoire. Faites vous aider. Lisez des guides de narration. Si vous parlez anglais, il en existe des centaines. Prenez des notes, sans arrêt. Soyez obsessionnels - dans le cadre d'un roman, on ne l'est jamais trop. Rejoignez un groupe de travail. Faites vous relire par d'autres écrivains ou apprentis écrivains. Ne prenez rien personnellement. L'histoire, ce n'est pas vous. Même les grands auteurs travaillent en étroite collaboration avec leurs éditeurs: ils attendent de ces derniers qu'ils relisent, corrigent, tronçonnent, fassent briller le texte, fassent remonter sa substance à la surface. Existe-il des exceptions? Sûrement. La légende veut que David Foster Wallace, par exemple, ait été du genre à refuser qu'on touche à la moindre de ses virgules. Pourtant même dans un cas si extrême, un livre ne s'écrit pas seul. Il s'écrit en digérant des influences, en assimilant des principes édictés par d'autres, en s'appropriant des idées, en volant, en pillant, en adaptant, et ainsi de suite. Halte au mythe du créateur. Tout livre est collectif.