Affichage des articles dont le libellé est George Orwell. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est George Orwell. Afficher tous les articles

Samizdat 2020

David Samuels à propos de la fiction au vingt-et-unième siècle, et de la prochaine génération de samizdats.


"Je pense qu’il y a aujourd’hui une très grosse pression qui pousse la fiction à servir de technologie de gouvernement ou d’instrument d’ingénierie sociale et nous avons vu qu’auparavant l’Union Soviétique l’avait utilisé pendant des décennies, via le réalisme socialiste ; l’image de l’écrivain pris dans sa datcha comme membre de l’union des écrivains était destinée à formuler une image positive de la révolution socialiste. Combien de ces écrivains lisons-nous encore désormais ? Aucun. Nous lisons les livres qui circulaient dans le samizdat, qui se passaient de la main à la main, qu’il s’agisse de Boulgakov ou de Soljenitsyne. Et j’ai utilisé plus tôt dans l’entretien le mot samizdat à dessein : je pense que nous connaîtrons une époque – c’est assez facile de le concevoir dans mon esprit à la manière de Don DeLillo – où des textes seront mis en circulation par des romanciers et des écrivains, que ces textes aient ou non la forme du roman ou la forme de la narrative non-fiction, qu’en tout cas dans ces textes s’épancheront ces idées interdites, et que le langage y sera une révolte contre la langue agréée et les représentations plébiscitées.

Ces œuvres auront du mal à se tailler une place dans le marché mais elles pourvoiront à un besoin humain fondamental qui permettra aux personnes de les utiliser pour donner sens à leur vie et pour comprendre les connexions à autrui, leur gouvernement, la société dans laquelle ils vivent et de comprendre ce qu’ils ressentent même si leurs sentiments et pensées subissent les pressions des histoires officielles. Pour moi, l’importance des écrivains, des histoires et des raconteurs est capitale. Et tout particulièrement les écrivains qui ne sont pas assujettis à l’État et qui ne se comportent pas comme se comportaient les représentants du réalisme socialiste et qui souhaitent montrer les contradictions, la douleur, l’humour et la nature transgressive de leur personnalité. Je pense que nous vivons une époque terriblement excitante pour les écrivains puisque je crois que la porte est ouverte à l’écriture plus qu’à la composition de marchandises et de performances élitistes, pour redevenir vraiment vivant. Quand on essaye de faire taire les écrivains, de les assassiner ou quoi que ce soit d’autre, ce sont les moments où vous savez que ce que vous faites est particulièrement important."

–  David Samuels, https://aoc.media/entretien/2018/09/29/david-samuels-reseaux-sociaux-ont-totalement-detruit-presse-institution/

Photo: Samizdat polonais de La ferme des animaux, https://bellacaledonia.org.uk/2012/11/05/animal-farm-samizdat/

Bolaño est notre co-pilote

Où le maléfique Chilien croise le fer avec Orwell et Miller, les yeux ouverts dans le noir.


« Souvent, vers quatre heures du matin, je me réveillais en sursaut. J'abandonnais mon fauteuil, ramassais les assiettes sales de la table, faisais la vaisselle, nettoyais la salle à manger, la cuisine, mettais une autre couverture sur mon frère, baissais le son de la télé, me penchais à la fenêtre et regardais la rue avec ses deux rangées de voitures encore garées de chaque côté, et je ne pouvais pas croire que cette incandescence soit la nuit. Ça revenait au même de fermer les yeux ou de les garder ouverts. » (Un petit roman lumpen)

Même si à terme, bien sûr, il nous faudra rouler seuls, nous qui chassons sans faim, tels des coyotes aux basques d’un bib-bip, dans ce désert où les carcasses ne manquent pourtant pas... Enfants, sur le siège arrière, nous rêvions des mondes cachés dans les forêts des bords de route ; adolescents, nous cherchions un ailleurs, chérissant le moindre indice de son existence, ouvrant grand les yeux pour explorer la moindre piste, la moindre porte donnant sur le moindre souterrain ; aujourd’hui, désemparés face à l’exhumation massive de ce qui était enterré, nous voilà face au vide, les arbres des bords de route sont tombés, ont laissé place à une vue dégagée, à un ciel gris, ou blanc, qu’observent victorieux ceux qui déterrent et jettent à la chaîne, les vendeurs d’arbres, vampires de la sève... A nous, tous, qui aimons jouer plus que nous aimons gagner, Bolaño peut être notre co-pilote, du moins pour un temps, dans une certaine mesure.

Roberto Bolaño : voilà l’homme capable d’écrire une nouvelle à propos d’un nécrophile, et de nous le rendre attachant, pas dans le sens où on lui
« pardonne sa faute », par charité chrétienne, mais dans celui où on le comprends, et qu’ainsi, sa faute n’en est plus vraiment une ; voilà le chilien qui a su rendre leur honneur aux putes, aux homos, aux écrivaillons oubliés, aux poètes sans poèmes, aux professeurs dépassés, voilà l’écrivain dont la découverte équivaut à découvrir un continent entier, pas un simple pays, l’homme dont les livres renferment plusieurs mondes, dont la somme des pages n’est rien en comparaison de celle de leur contenu.

L’histoire, pour moi, s’est déroulée ainsi :