Affichage des articles dont le libellé est Roberto Bolaño. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Roberto Bolaño. Afficher tous les articles

Bolaño est notre co-pilote

Où le maléfique Chilien croise le fer avec Orwell et Miller, les yeux ouverts dans le noir.


« Souvent, vers quatre heures du matin, je me réveillais en sursaut. J'abandonnais mon fauteuil, ramassais les assiettes sales de la table, faisais la vaisselle, nettoyais la salle à manger, la cuisine, mettais une autre couverture sur mon frère, baissais le son de la télé, me penchais à la fenêtre et regardais la rue avec ses deux rangées de voitures encore garées de chaque côté, et je ne pouvais pas croire que cette incandescence soit la nuit. Ça revenait au même de fermer les yeux ou de les garder ouverts. » (Un petit roman lumpen)

Même si à terme, bien sûr, il nous faudra rouler seuls, nous qui chassons sans faim, tels des coyotes aux basques d’un bib-bip, dans ce désert où les carcasses ne manquent pourtant pas... Enfants, sur le siège arrière, nous rêvions des mondes cachés dans les forêts des bords de route ; adolescents, nous cherchions un ailleurs, chérissant le moindre indice de son existence, ouvrant grand les yeux pour explorer la moindre piste, la moindre porte donnant sur le moindre souterrain ; aujourd’hui, désemparés face à l’exhumation massive de ce qui était enterré, nous voilà face au vide, les arbres des bords de route sont tombés, ont laissé place à une vue dégagée, à un ciel gris, ou blanc, qu’observent victorieux ceux qui déterrent et jettent à la chaîne, les vendeurs d’arbres, vampires de la sève... A nous, tous, qui aimons jouer plus que nous aimons gagner, Bolaño peut être notre co-pilote, du moins pour un temps, dans une certaine mesure.

Roberto Bolaño : voilà l’homme capable d’écrire une nouvelle à propos d’un nécrophile, et de nous le rendre attachant, pas dans le sens où on lui
« pardonne sa faute », par charité chrétienne, mais dans celui où on le comprends, et qu’ainsi, sa faute n’en est plus vraiment une ; voilà le chilien qui a su rendre leur honneur aux putes, aux homos, aux écrivaillons oubliés, aux poètes sans poèmes, aux professeurs dépassés, voilà l’écrivain dont la découverte équivaut à découvrir un continent entier, pas un simple pays, l’homme dont les livres renferment plusieurs mondes, dont la somme des pages n’est rien en comparaison de celle de leur contenu.

L’histoire, pour moi, s’est déroulée ainsi : 

Comme des gamins

Quelques réflexions peu spectaculaires autour du deuxième essai du Comité Invisible, A nos amis. 


"Ma seule patrie, ce sont mes enfants." (Roberto Bolaño, 2003)

"Notre seule patrie: l'enfance." (Comité Invisible, 2014)

J'imagine qu'on mettra en avant les flammes, la destruction et les cocktails Molotov, "l'apologie de la violence" et les accusations de terrorisme, comme si c'était ça que ce livre racontait. Les médias feront dans le sensationnel, bon, il faut bien que les poissons nagent, mais pourtant... A lire A nos amis tranquillement, dimanche après midi au bord de la rivière, j'ai repensé à Winston Smith dans 1984: "Les meilleurs livres sont ceux qui racontent ce que l'on sait déjà." Ou alors, pour maintenir un semblant de continuité dans ce blog hautement professionnel, je pourrais vous dire que j'ai été frappé par la façon dont le monde décrit (disséqué?) dans A nos amis ressemble à celui mis en scène dans une "fiction moderne réaliste " comme, au hasard, Demande et tu recevras de Sam Lipsyte, et j'irais jusqu'à dire qu'il ressemble aussi à celui exploré dans l'intégralité de l’œuvre de Houellebecq - dans ces trois exemples (quatre avec Orwell) c'est cette même misère sociale, affective, sexuelle, matérielle (quoi que...), philosophique, cette même impuissance, cette même résignation couplée à la conviction que la fin est proche, ce même constat de déclassement, de disparition des classes moyennes, de déconnexion du réel, et ainsi de suite... Au final le monde ultra-(dé)connecté et organisé en flux que dissèque A nos amis, tout le monde le connait, et tout le monde ou presque s'accorde pour le dire - il est invivable, il rend la respiration difficile quand il ne nous étouffe pas franchement. Et si tout ça sonne comme un lieu commun, il faut se demander qu'en tirer sur nous-mêmes: quelle genre de créature se laisse étrangler sans essayer de repousser (puis, éventuellement, d'étrangler en retour) son agresseur?