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Esotériques inepties

En refermant Eat the document de Dana Spiotta, j'ai eu un peu honte de me poser cette question: qui est cette auteure, et quelle est sa légitimité?


Eat the document appartient à un genre bâtard, celui de la "fiction basée sur des faits réels". Ici le personnage central est inspiré de Katherine Ann Power, activiste nord-américaine longtemps recherchée par le FBI pour braquage de banque et meurtre d'un policier. Power a été fugitive pendant une vingtaine d'années, assumant de fausses identités jusqu'à finir par se marier, avoir un enfant... Et se rendre d'elle-même à la police après 23 ans de planque. Ici la question de l'identité est centrale, bien plus que les "crimes" commis par Power ou par son alter-égo dans le roman, Mary Whittaker, dont les changements constants de noms, prénoms, coiffures, entourages et locations constituent l'une des trames principales.

Jonglant entre les époques et les points de vue, le livre fait partie de ceux qu'on a du mal à lâcher, ce que les ricains appellent un "page-turner", du genre qui nous emmène bien après l'heure prévu de couché (pour ma part, en tous cas - lu en 24h) et qui fait que, le lendemain au boulot, on a besoin de deux fois plus de café. Je suis tenté d'en souligner uniquement les réussites et de m'arrêter là, pourtant plusieurs questions me perturbent: ai-je "aimé ce roman"? Si non, pourquoi? Et puis au fond, est-ce vraiment la question?

L’Arc-en-ciel de la gravité, d’une édition à l’autre

Loin de moi l'idée de polémiquer pour polémiquer, mais quand même, c'était mieux avant.


« Il n’y a qu’à regarder les formes de l’expression capitaliste. La pornographie : pornographie de l’amour, de l’érotisme, de l’amour chrétien, le petit-garçon-et-son-toutou, la pornographie des couchers de soleil, du meurtre et de la déduction – ahh, ce soupir quand nous découvrons le meurtrier – et tous ces romans, ces films, ces chansons qui nous bercent, qui nous mènent, plus ou moins agréablement, au Confort absolu. 
(L’Arc-en-ciel de la gravité, p.229, troisième édition)

« Dans le ciel de Gravity’s Rainbow, il y a la main de Dieu, des ballons d’observation qui dérivent, des anges qui passent, des éjaculations laiteuses, des V2 vociférants. Sur Terre, à Londres d’abord, puis à Nice (curieuse Riviera nazifiée où des officiers obsédés sexuels hantent le casino Hermann-Goering), en Hollande, puis dans l’Allemagne dévastée, on s’achemine vers l’érection ultime : celle de la fusée 00001.
Scènes de coprophagie. Multinationales de l’armement. Amoureuse Jessica. Histoire de l’extermination de l’oiseau Dodo dans les forêts d’ébéniers de l’île Maurice, au XVIIème siècle. Rencontre de la belle Katje avec la pieuvre. Paysages bleus de la Prusse… »
(Quatrième de couverture, deuxième édition – Seuil, 1988)

« Capable de prédire le lieu des bombardements qui ravagent Londres, grâce à de fulgurantes érections, Tyrone Slothrop suscite l’intérêt de tous les scientifiques alliés. Mais plutôt que de mettre sa libido au service de l’effort de guerre, celui-ci préfère parcourir l’Europe en quête de ses origines, croisant le chemin de barbouzes kirghizes, de commandants coprophages et de kamikazes comiques… »
(Quatrième de couverture, troisième édition – Points, 2010)

Ah oui, des kamikazes comiques, ha-ha-ha, on s’en marre d’avance, oui, on voit ça d’ici, les mecs se suicident, mais avec le sourire, ils pètent un gros coup dans leur avion, et puis… Oui, bon. Qu’on ne se méprenne pas : L’Arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon – sorte de rencontre entre Le Festin nu, le loup de Tex Avery, Les bidasses s’en vont en guerre, une version hardcore d’un split Sciences & Vie/ Philosophie magazine paru aux éditions de Minuit, un road-trip avec les Merry Pranksters et les catégories YouPorn sur lesquelles on n’ose pas cliquer – est un livre drôle, là n’est pas la question… La raison de cet article, pour les trois-quatre intéressés, est la différence de présentation entre la deuxième et la troisième édition française (1988 et 2010, respectivement, la version de 1975 n’étant pas en notre possession), soit la différence entre deux façons de faire, deux façons de vendre un livre et, peut-être, deux façons de voir le monde.